Sur moi

toujours papiers

pour noter cri bref

 

et é

crits brefs –

 

le mot papiers s’est chargé de trop d’exil ;

 

l’avoir menace d’exclusion l’être : être ailleurs ou ici selon avoir ou pas des papiers (le mot est faible). Et si seulement on cesse de savoir

l’on naît,

que

se passera-t-il de si grave,

dit mon fils

 

 

2

Besoin d’un lieu qui me dit son nom.

 

Pas de mot de moi pour dire sa teinte, pas de lettre à l’épaisseur de l’exil, son invective affecte la langue, et les ronciers, conscients des nœuds, des aiguillons qui les font souverains, occupent tout le chemin jamais battu on dirait, et où trouver des phrases comme ça.

 

Un lac serein devant ma face, sur sa bordure deux cèdres verts –

 

photographie d’une danse – bras multiples et cimes coniques confèrent au ciel un sens divin préoccupant, et le réel s’immerge encore dans la bouteille de Malvoisie que m’a offert hier O.

 

3

Tours, ce qui s’en détache, saison après saison, et broussailles dans l’un des angles du vieux manoir, le même roucoulement, le même vent de l’enfance, et contorsion des branches et du sens, et remémore les premiers vers d’Imra’u al-Qays et Tarafa et ‘Antara, suspendus tel un départ toujours départ sur le point de, et qui regrette, et qui regarde ce qui s’écoule et s’écroule et ce qui reste, les hautes ruines tant chantées sur les lèvres et sur la lyre, et toutes ces feuilles mortes encore figées et pas encore sur le sol, le chemin mou et crisse et vibre jusqu’à l’arbuste, qui me regarde de ma fenêtre, aux fleurs blanches roses, rose qui blanchit à mesure que s’étale le pétale, et que ma tête aussi vieillit. L’un des pétales est un signet entre deux pages des Regrets

 

4

Comme abîmé par un choc quelconque, l’œil boite un peu, et la nuit n’est pas stable mais rôde autour, les ruines se gonflent d’air, l’air s’appelle l’invisible, et ça frôle la peur, des taches de clarté vibrent ; ici réel et pensée se courbent_

 

 et , tout appui s’écroule, 

 

le noir se rétrécit dedans, que murs seulement inachevés sans toit, que dalles

 

et pierres et herbes sauvages, mais l’ivresse évase le temps et l’espace. Mon corps, ma langue tombent en connaissance libre, en connaissance de cause

5

La pluie glisse sur la pointe des pieds mes pieds, la clarté au-dessus d’elle se force à rester claire, mais le dehors ici toujours courbe et ça dérive vers le dedans comme des ramures bien prononcées, et le passage lent d’ailes noires, de plus en plus bas, et je me dis qu’à vol d’oiseau, l’enfance est là, tout près de la main, laquelle oscille aussi dans l’air, et quelquefois les doigts raidissent à la rencontre d’un point de mémoire ou une erreur ou un lieu méconnaissable ou un visage, ah, tant de plis sur le visage de la mère, et je voudrais et je voudrais, tandis que gagne la lisière le vœu, et tout ce qui naît d’une lisière est façonné par les arrêts, les pointillés veux dire, de là où on va, de là où déjà allé, et qui ne cessent de se pointer, en chaînes de points, telles les chaînes d’un écubier ; et cela dit, ce paysage se cogne à moi ; de même moi le vent me heurte, l’exil en moi se vieillit, je me contente de le montrer de temps à autre

 

à autre

6

Mon nom

 

déformé

par

 

            la langue

(celle qui me reçoit)

 

se décroche, je le maintiens dans mes mains, et le bats avec l’angle de la pierre, mais je n’arrive à l’effriter. Les étincelles n’ont pas la forme de lettres – rainures seulement qui placent le noir entre elles, se dé-

 

placent, puis se re-

constituent.

 

Quant aux choses dans ma bouche, je leur accorde, chacune, deux noms, et quelquefois deux sexes, quand c’est des choses disons palpables, mais aucun nom pour l’ineffable, ah ineffable, dis-je, voilà le mot, quand, de retranchement en retranchement, de pourquoi en pourquoi jusqu’au bégaiement ultime de parce que, quand on lève les mains disant seulement parce que, je l’aurais compris,

 

            la langue –  comme le sexe,

 

l’organe

 

l’obstacle aussi

 

 

8

Rachida, fille de ma tante sœur de ma mère, timide, frêle, voile assorti à ça, pas mèche dehors à prendre feu, aucune aucune, ça prend pas, que simples phrases comme un silence qui creuse la tête et les artères. Deux ans de chaîne dans une usine, sept heures du mat jusqu’à vingt heures, et si le patron le veut, il dit aux filles : toi, toi et toi et vous derrières vous resterez la nuit, j’aurais besoin de mille tee-shirts d’ici demain ; un demi-œuf et une vache qui rit dans une demi-baguette en guise de dîner ; deux ans de chaîne sans salaire, seulement cela : si tu me montres que t’es soumise, t’auras ta place. Le jour se lève tenaillé avec pinces de nuit, et la porte d’usine en face : abandonnez toute espérance vous qui entrez

 

 

9

 Sur le journal des morts des morts des trous de sombres reliefs de morts encore voisins de morts mères pères de morts et l’appétit d’un signe à l’autre grandit, les signes ouvrent la porte du Chaos : la guerre en a la serrure brouillee, Et la clef par l’aage si rouillee

 

si

 

rouillée, si

 

mangée de grains corrosifs

 

 

 10

(Enclaves espagnoles)_

 

 

Amoncellement de branchages

et de vies

 

Des échelles de bois

grimpent les

fils de barbelés

 

La frontière aiguisée

mime

un cri aigu

 

aigu

 

 

Des uniformes ratissent en amont

 

Une tranchée creusée

quelques mètres

afin

que corps et écho

de cris

trébuchent

 

Dans la guérite

le garde civil espagnol

dit

 

            C’est un condensé

de désespérance

 

Des chairs sont tombées

par balles

ou

 

écrasées contre

 

contre

 

un double grillage surélevé

 

D’autres d’autres ont traversé

la mer verticalement jusqu’

 

au fond

 

 

Tout est noir qui noircit

de

plus en

plus

 

la peau la vie les cayucos[1] la nuit

bien sûr

toujours la nuit cela

se passe

 

L’enclave se rétrécit

jusqu’à la taille

d’un focus

 

d’une caméra

 

 

 

 

 

[1] Les cayucos sont des embarcations de pêche utilisées au Sénégal et en Mauritanie. Des passeurs  les ont utilisées pour transporter des personnes voulant traverser clandestinement vers l’Europe.

الغلاف  فاني بات                  couverture : Fanny Batt

Extraits de

De ce côté-ci et alentour, éd. L’Idée bleue, 2006